2
Joanna, tandis que nous revenions vers « Little Furze », me reprocha d’avoir répété ce que Nash m’avait dit quant à la probabilité de l’envoi de nouvelles lettres !
— Ça n’a aucune importance ! dis-je.
— Erreur ! Car c’est peut-être Mrs. Dane Calthrop qui les écrit, ces lettres !
— Tu dis ça, mais tu n’en crois pas un mot !
— Je n’en sais trop rien. C’est une femme bien bizarre !
Nous recommencions l’interminable discussion…
Le surlendemain, je revenais en voiture d’Exhampton, où j’avais dîné. La nuit était tombée et j’avais des difficultés avec mes phares. Je fis des essais multiples, les allumant et les éteignant un nombre incalculable de fois, puis, de guerre lasse, j’arrêtai la voiture pour examiner sérieusement mon éclairage. Je réussis à le faire fonctionner normalement et je repartis.
La route était déserte. J’arrivai aux abords de Lymstock sans rencontrer personne. J’apercevais les premières maisons du pays et, parmi elles, l’immeuble de l’Institut féminin, dont les pignons se découpaient plus noirs, sur le ciel obscur. Je ralentis et j’arrêtai la voiture. Pourquoi ? Je l’ignore. Peut-être parce qu’il me semblait avoir entrevu une silhouette furtive qui franchissait la grille… En tout cas, je ne m’en avisai pas sur le moment et, je ne sais quelle curiosité me poussant sans savoir pourquoi, je quittai mon siège et poussai la grille demeurée entrouverte. J’avançai dans l’allée qui menait au perron de la porte d’entrée.
Je m’immobilisai, indécis. Qu’est-ce que je faisais là ? À vrai dire, je n’en savais rien. Je me posais la question quand j’entendis, très rapproché, un bruissement, comme un frou-frou de robe. Je me portai rapidement vers le coin de la maison d’où le bruit m’avait semblé venir. Ne voyant personne, j’avançai de quelques pas. Bientôt, j’arrivai devant une fenêtre ouverte.
Je risquai un œil à l’intérieur et j’écoutai. Tout était silencieux. Pourtant, j’étais sûr que quelqu’un était là.
Mes reins me faisaient encore souffrir et j’étais peu apte à l’acrobatie, mais je n’en réussis pas moins, avec bien des efforts, à escalader la fenêtre. J’atterris sur le plancher avec plus de bruit que je ne l’aurais désiré. Je demeurai un instant sans bouger, puis, rien ne semblant indiquer qu’on m’eût entendu, j’avançai prudemment dans le noir, les mains tendues. Un petit bruit très léger, sur ma droite, me décida à prendre dans ma poche ma lampe électrique, dont je pressai le bouton.
— Éteignez ça ! ordonna alors, très bas, une voix que je connaissais bien.
C’était celle du commissaire Nash.
Le policier me prit par le bras et me conduisit dans un couloir sans fenêtre, où il pouvait allumer sa lampe électrique sans le moindre inconvénient. Il projeta sur mon visage le faisceau lumineux de sa torche, et me regarda avec, me sembla-t-il, plus de chagrin que de colère.
— C’était fatal ! murmura-t-il. J’aurais dû me douter que vous choisiriez juste ce moment-ci pour venir !
Je m’excusai.
— Je suis navré. Mais j’ai eu soudain comme une idée qu’il se passait ici quelque chose d’anormal !
— Pas si mal raisonné ! Vous avez vu quelqu’un ?
— Je n’en suis pas sûr. J’ai vaguement l’impression que j’ai aperçu quelqu’un qui se glissait entre les vantaux de la grille d’entrée, mais je ne peux pas dire positivement que j’ai vu quelqu’un. Peu après, j’en entendu sur le côté de la maison comme le frou-frou d’une robe.
— Vos sens ne vous trompaient pas, dit Nash. Quelqu’un est venu rôder autour de la maison un peu avant vous. On a hésité devant la fenêtre, puis on s’est éloigné rapidement. Sans doute vous avait-on entendu…
Je renouvelai mes excuses.
— Puis-je savoir ce que vous espérez ? demandai-je ensuite.
— C’est tout simple, répondit Nash. Je spécule sur le fait que l’auteur des lettres anonymes ne peut pas cesser d’en écrire, si dangereux que le jeu puisse devenir. C’est pour lui un besoin. Assez analogue à celui qui travaille l’intoxiqué qui ne peut se passer de sa drogue.
Il s’interrompit quelques secondes et poursuivit :
— J’ai idée que la femme qui écrit ces lettres, quelle qu’elle soit, tient à ce que ses prochaines missives ressemblent autant que possible à celles qu’elle a déjà envoyées. Pour l’intérieur, pas de difficultés : elle n’a qu’à continuer à découper des lettres et des mots dans les pages du livre qu’elle a volées. Pour les enveloppes, elle a peut-être des ennuis. Il faut qu’elle les tape sur la machine à écrire dont elle s’est servie jusqu’à présent. Il serait imprudent d’utiliser une autre machine ou de les écrire à la main.
— Vous paraissez absolument persuadé qu’il y aura d’autres lettres, dis-je, sceptique.
— Il y en aura ! Et je vous parierais ce que vous voulez que la dame en question est aussi sûre d’elle-même qu’elle ne l’a jamais été ! Ces gens-là prennent toujours les autres pour des imbéciles !… Bref je suis venu l’attendre ici, convaincu qu’elle y viendra un soir, à cause de la machine.
— C’est Miss Ginch que vous attendez ?
— Peut-être !
— Vous n’en savez toujours rien ?
— Je n’ai aucune certitude.
— Mais vous avez des soupçons ?
— Oui. Mais l’adversaire est malin, monsieur Burton. Il connaît tous les trucs !
Je me rendais compte que Nash n’avait pas perdu son temps. Aucun doute, toutes les lettres écrites par une des personnes suspectes, qu’elles fussent jetées à la poste ou déposées dans une boîte, toutes ces lettres avaient été examinées par lui. Tôt ou tard, le criminel ferait un faux pas, négligerait de prendre des précautions, et Nash l’emporterait.
Je m’excusai pour la troisième fois d’avoir imposé au commissaire mon indésirable présence ; il me rassura gentiment et je pris congé, retournant à ma voiture.
Il y avait quelqu’un près de l’automobile. À ma grande stupeur, je reconnus Megan.
— Je m’étais bien doutée que c’était votre bagnole ! s’écria-t-elle. D’où venez-vous ?
— Et vous, qu’est-ce que vous faites dehors à cette heure-ci ?
— Je me promène. J’aime marcher la nuit dans la campagne. Il n’y a personne pour vous arrêter et vous raconter des inepties. On respire dans l’air des odeurs qu’on ne remarque pas pendant le jour, les choses prennent un air mystérieux… Et puis, j’aime les étoiles !
— Je vous accorde tout ça, dis-je. Mais il n’y a que les chats et les sorcières qui se promènent dans le noir ! On doit, chez vous, se demander ce que vous êtes devenue.
— Pensez-vous ! On ne s’inquiète jamais de l’endroit où je peux être, ni de ce que je fais !
— Comment ça va, là-bas ? demandai-je.
— Bien, il me semble !
— Miss Holland s’occupe un peu de vous ?
— Elle est très aimable. Un peu idiote, mais ce n’est pas sa faute !
— Ce n’est pas très gentil, ce que vous dites là, mais c’est probablement vrai. Allez, montez ! Je vous reconduis !
Qu’on ne s’inquiétât jamais de ce que devenait Megan, c’était faux. Symmington était sur le pas de sa porte quand nous arrivâmes. Il reconnut ma voiture et me cria, avant même qu’elle fût arrêtée :
— Megan est avec vous ?
— Je vous la ramène.
Elle sauta à terre.
— Megan, lui dit-il, il ne faut pas t’en aller comme ça sans prévenir personne ! Miss Holland t’a cherchée partout !
Megan murmura quelques mots parfaitement inaudibles et, passant devant son père, rentra dans la maison.
Symmington soupira.
— Une grande fille qui n’a pas une mère pour s’occuper d’elle, c’est une bien lourde responsabilité ! Elle est tout de même trop âgée pour que je la remette en pension !
Il me regardait d’un œil soupçonneux.
— Vous l’avez emmenée faire une promenade ?
Je jugeai préférable de le lui laisser croire et je répondis oui.